L'ÎLE

Ethnographie sensorielle de l'infiniment petit - 2026 ~

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Pistes:

Projet en cours d'écriture, mené par Pali Meursault (artiste sonore) et Jonathan Larcher (cinéaste et anthropologue), avec Sophie Houdart (anthropologue) et Xavier Quérel (cinéaste et performer).

L'Île est une création filmique, fruit d’une collaboration entre anthropologues, artistes sonores et cinéastes. Le terrain de cette ethnographie filmique et sensorielle est un centre de recherche international en science et technologies neutroniques basé à Grenoble, l'Institut Laue-Langevin (ILL). En fonction depuis 1967, le réacteur nucléaire expérimental de l’ILL produit des flux de neutrons traversant une multitude d’instruments, pour des applications qui touchent à la physique fondamentale, à la physique de la matière et des particules ou à la biologie. Les instruments, parfois uniques au monde, dont est doté l’ILL, en font un centre international où se croisent des scientifiques de domaines variés et de presque tous les pays, pour des recherches restreintes au domaine civil. Il s’inscrit ainsi au cœur d’un réseau, où l’on parle quotidiennement une dizaine de langues, tout en restant un peu mystérieux et parfois mal compris de la population locale.
Dans les mondes de la physique, où la vision et les visualisations sont centrales (Galison 1997) comment écoute-on l’infiniment petit ? Comment décrire une infrastructure de recherche en neutronique par le son ? Quels mimétismes observer ou imaginer entre les instruments de la microphysique et nos techniques en cinéma ?

En 2026, l’enquête et le tournage s’articuleront en plusieurs temps, correspondant aux différentes périodes d’activités du centre : temps de maintenance et de préparation des équipements, temps d’activité du réacteur, temps de traitement des données obtenues. Nous accompagnerons les personnels travaillant dans différentes « zones » – technicien·nes du réacteur, responsables d’instruments, scientifiques invité·es, agents de maintenance du site – regardant par-dessus leur épaule, et écoutant avec eux les instruments et les espaces.
Nos outils de prises de vues et de prise de sons s’attacheront à décrire les gestes du travail, les instruments, et l’environnement sonore du laboratoire et les propos de travailleurs et travailleuses de l’ILL touchant non seulement à leurs recherches, mais aussi à leurs rapports aux mondes (de l’infiniment petit à l’infiniment grand). En cela il s’agirait presque de réaliser un « film à la loupe » en travaillant également sur les images produites par les scientifiques, à des fins de recherche ou de communication, et les caractéristiques ont évolué depuis 60 ans, tout comme nos techniques en cinéma.

Le tournage mobilisera des outils spécifiques de captations visuelles et sonores, des protocoles d’entretiens et d’enquête (élicitation de nos propres enregistrements) et un collectage de documents. La restitution prendra la forme d’une performance cinématographique croisant lectures, projections numérique et argentique et immersion sonore spatialisée. Cette forme de restitution sera conçue pour pouvoir s’adapter à différents cadres, salles de cinéma, plateaux de théâtre ou auditoriums, afin de favoriser sa diffusion au sein des réseaux artistiques et scientifiques.

Depuis 60 ans, l’ILL produit des « visions du monde ». L’interaction de flux de neutrons avec la matière permet, très littéralement, de produire des images (complémentaires des rayons-X), mais aussi de nouvelles représentations. Celles-ci concourent à façonner nos subjectivités, notre rapport à nos environnements, au progrès ou à la connaissance. Notre hypothèse de travail est d’observer comment ces technologies sont productrices, au-delà des résultats concrets de la recherche, de manières nouvelles de concevoir le monde comme réalité physique, mais aussi culturelle, sociale, politique.
Dans son ensemble, nous abordons l’ILL comme une « machine de perception ». Le travail de terrain nous conduira à filmer, à enregistrer, à étudier au plus près les formes d’attentions et de représentations des femmes et des hommes qui œuvrent au cœur de cette machine. Leurs gestes et leurs corps (à l’image) et leurs voix dans leur environnement de travail (au son) nous permettrons de donner des éléments de réponse à cette question : comment voit-on et entend-on le monde depuis l’infiniment petit ? Pour reprendre un terme de la théorie mathématique, il s’agit de concevoir notre dispositif d’observation « par isomorphisme » avec les formes des mondes que nous observons. Il s’agit de « filmer à la loupe » des personnes monitorant des machines qui observent à leur tour le micro détail de la matière.

L’Île propose d’étudier comment la recherche scientifique, toute « insulaire » qu’elle puisse paraître, nous traverse et transforme nos manières de voir, d’entendre, d’appréhender le monde qui nous entoure.

L’Île est pensée comme une œuvre audio-visuelle hybride, empruntant ses dispositifs techniques et ses formes au film performatif (Bullot 2018), au cinéma étendu (Youngblood, 1970), à la performance concert et au film-conférence (Feld 2023). Cette première forme de restitution permettra de mettre en relations une diversité de matériaux collectés ou enregistrés : des enregistrements sonores et vidéo numériques, des archives audiovisuelles de différents formats (Super 8, U-Matic, ¼ pouce audio), des visualisations de données des expérimentations produites au sein de l’ILL. Les outils nécessaires à la copie des anciens formats et à leur projection seront empruntés au Laboratoire MTK (Grenoble) et au Studio expérimental d’archéologie des médias (Steam) de la MSH Mondes (UPN).
Modulable en fonction des circonstances, une première forme pourra être pensée sur la forme du concert pour une scène ouverte avec chercheur, chercheuse et artistes présents sur scène, activant les dispositifs :
– vidéo projecteur, projecteur(s) Super 8, projecteur de diapositives, dispositif de mixage son, voix amplifiée, son spatialisé en 5.1 ou 7.1 canaux
Elle pourra aussi être présentée sous une forme plus autonome, et réduite, à la manière des films-conférences de Steven Feld :
– vidéo-projecteur et plusieurs enceintes pour une diffusion en stéréophonie ou quadriphonie (selon les lieux).
Nous insistons plus particulièrement sur les médiums (analogiques, argentiques, numériques) et les formes de cinéma exposé (performatif, « explosé »), car la ville de Grenoble a été historiquement un vivier pour l’élaboration de tels dispositifs de perception. La création du Laboratoire MTK, à laquelle participa Xavier Quérel en 1993, fut le point de départ du troisième âge du cinéma expérimental en Europe, celui des laboratoires partagés de cinéastes (Thouvenel 2021). Mettre en regard ces deux « machines de perception » que sont l’ILL et le cinéma expérimental/artisanal, est aussi un moyen pour nous de les rattacher à un territoire, et désamorcer cette impression d’insularité qu’elles peuvent dégager.

Pali Meursault est artiste sonore, compositeur et auteur. L'enregistrement de terrain est au coeur de sa pratique, héritière de la musique concrète et attentive à l'environnement sonore jusque dans les manifestations inaudibles des infra et ultra-sons, ou des phénomènes radiophoniques et électromagnétiques. Actuellement, avec la cinéaste Naïs Van Laer, il développe un travail d’enquête cinématographique au long court sur les impacts du réchauffement climatique en montagne. Avec l’artiste Thomas Tilly et le glaciologue Lucas Davaze, il porte sur scène un concert-conférence sur le retrait glaciaire et la manière dont la communauté scientifique doit adapter ses pratiques et ses discours. ~ palimeursault.net

Jonathan Larcher est cinéaste et anthropologue, spécialisé en anthropologie visuelle et médiatique. Il est maître de conférences à l'Université Paris Nanterre, où il dirige le master “Cinéma documentaire et anthropologie visuelle”. Chercheur post-doctorant au New Europe College à Bucarest, il a mené un projet de recherche sur l’histoire sociale des vidéos vernaculaires pendant la transition post-socialiste en Roumanie. Docteur en anthropologie de l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS), il travaille actuellement sur la préservation des archives vidéo du collectif politique Promedios (Mexique) et sur la pollution sonore dans la région de Sápmi (Suède). ~ har.parisnanterre.fr/membres/jonathan-larcher

Sophie Houdart est anthropologue. Depuis sa thèse, elle s’est beaucoup intéressée aux modes de construction et pratiques locales de la modernité au Japon, ainsi qu’au thème de la création et de l’innovation. Elle a co-édité le collectif Humains, non humains. Comment repeupler les sciences sociales (avec O. Thiery, La Découverte, 2011). Elle a collaboré avec un photographe et un artiste plasticien dans le cadre d’une enquête sur le grand collisionneur de particules du CERN, auprès de ceux qui physiciens, ingénieurs, opérateurs, sont en charge de la maintenance de la machine (Les Incommensurables, Zones sensibles, 2015). Après avoir travaillé sur la catastrophe de Fukushima, elle poursuit aujourd'hui la réflexion sur les territoires nucléarisés de La Hague et de Rokkasho-mura, au Japon. ~ lesc-cnrs.fr/fr/profil-utilisateur/shoudart

Xavier Quérel est un cinéaste de formation autodidacte, actif depuis les années 1990 dans le cinéma expérimental sur pellicule 8 et 16mm. Il a été membre fondateur du laboratoire MTK à Grenoble, il est toujours actif au sein de la Cellule d’Intervention Metamkine, avec Jérôme Noetinger et Christophe Auger. Activiste du 7ème art et adepte du cinéma expérimental, il pratique l’improvisation en jouant du projecteur 16mm comme d’autres jouent de la guitare électrique, danssla performance solo Quelques minutes de soleil après minuit ou en collaboration avec des musicien·nes, chorégraphes ou artistes.

Images dans cette page © Institut Laue-Langevin